De la radicalité de Nuit Debout, réponse à Frédéric Lordon

Cher Frédéric,

Je regarde, j’écoute, la video du débat organisé par Podemos-Paris il y a quelques semaines et où vous étiez invité avec Joan Garcés : Quelles stratégies pour le changement Politique ?

https://www.youtube-nocookie.com/embed/RNjPSiQnDG0

Je voudrais répondre ici à deux points que vous avez soulevés, et qui me semblent d’ailleurs connectés.

Le premier point : Vous parlez (fin mai donc) de NUIT DEBOUT au passé.
Vous dites qu’on a perdu la radicalité de début et que finalement tout ça s’est dilué dans un débat très (trop) large et dans une centaine de commissions.

Je transcris à peu près :

« Nous avons posé une intention offensive, et non défensive (comme en Espagne), dans un registre de rupture avec les luttes sociales telles que nous les connaissons en France…. qui étaient des luttes défensives.
L’une des intentions au départ de ND était d’inverser cette logique.
Au tout départ du mouvement il y avait une intensité de radicalité dans le registre offensif.
Il faudrait faire l’analyse désenchantée de ce qui est advenu de cette radicalité initiale…. »

Vous critiquez ensuite le choix de ND d’avoir refusé de se choisir un (ou des) porte-parole(s).
Pas de porte-parole, dites-vous, c’est la porte ouverte à la prolifération de porte-paroles sauvages.
Sans porte-parole dites-vous , il n’y a pas de parole portée !
Et pas de parole portée, pas de parole tout court !

Ma première réponse concerne cette critique de la dilution de la radicalité à ND.
Cette radicalité ne pourrait être (n ’aurait pu être) préservée que au prix d’une soumission à une pensée préexistante, en réserve pour ainsi dire, et à laquelle le mouvement se serait rallié.
Votre pensée, donc, ou bien celle d’un Julien Coupat… par exemple.
D’ailleurs n’avez-vous pas vous-même refusé d’être justement ce porte-parole du mouvement ?
Mais la vraie question n’est pas là.

L’histoire de ND est celle du choix d’une autre radicalité : la radicalité du refus de devenir ’mouvement’ au sens des formes de lutte traditionnelles, regroupées derrière une pensée forte, et de porte-paroles. Si nous sommes un mouvement, nous sommes surtout en mouvement !
L’histoire, le conte de fées plutôt, qui s’écrit aujourd’hui quotidiennement à ND c’est cela : le choix difficile et ambitieux de creuser plus profond dans notre habitus politique, de faire table-rase (et de refaire table-rase tous les jours si besoin est), de redéfinir depuis la base, depuis le sol (jetons la table aussi pendant que nous y sommes, les chaises, la tribune) un mode de pensée et un mode d’organisation qui seraient aujourd’hui les nôtres.
Parenthèse, j’insiste sur le présent, persuadé que nous vivons en général dans le passé, et dans des structures de pensée qui sont lourdes d’une histoire non résolue, et donc figées et stériles.
(Cette bagarre pour penser au présent est ce que j’appelle la poésie et qui nous permet seule de réinventer la langue qui nous constitue. Mais c’est un autre sujet, ou plutôt non, c’est au centre de mon sujet même si je ne peux pas développer plus dans cette courte réponse 😉

Ce qui se passe aujourd’hui, et tous les jours à ND est une redécouverte individuelle de notre capacité de penser et d’agir et notre redécouverte collective du fait d’être ensemble, de parler ensemble, de se heurter, de se connaitre.
Il me semble que cette redécouverte, cette revendication est infiniment plus révolutionnaire que toute autre radicalité politique ’traditionnelle’.
Bien sur, cela prend du temps, le temps de la grossesse.
Sommes-nous si pressés, après ces siècles de soumission et de résignation ?
Ne pouvons-nous pas goûter pleinement ce moment d’intense curiosité pour nos différences, ce moment d’exultation de la pensée ?

J’anticipe votre réponse sur les occasions ratées, l’occasion grecque par exemple.
Mais après tout, l’un n’empêche pas l’autre, et c’est ce que nous apprenons aujourd’hui : le pacifisme n’empêche pas la violence, et réciproquement. La structuration de la lutte par certains, n’empêche pas le travail de labour plus profond mené par d’autres.
Ruffin lance son mouvement. Très bien. Il a besoin d’un penseur comme vous ! Nous avons besoin d’un penseur comme vous ! Mais nous avons AUSSI besoin d’apprendre à penser par nous mêmes.

Il n’y a pas de parole portée à ce jour par ND, de parole audible, peut-être, il y a beaucoup plus que ça, il y a plus que des idées, plus qu’une ligne politique, il y a la revendication de notre droit à penser. (Et là, bien sûr, je pense a votre magnifique ’nous ne revendiquons rien’ ! Si ! Au moins ça : nous revendiquons notre propre pensée et notre propre expérience !)

Second point : Vous dites que le tort de Podemos a été de jeter le bébé avec l’eau du bain, de jeter le vocabulaire de la gauche, qui n’était plus entendu, ni audible, vous en convenez, mais de jeter aussi l’idée même de la gauche, pour la remplacer par une sorte de pensée verticale, du haut et du bas, disons du peuple et des tyrans.

Vous proposez une définition très simple de la gauche : la gauche serait, je ne suis plus certain de vos termes exacts, la force (le mouvement) qui s’oppose a la domination capitaliste. Cependant vous expliquez très bien que le capitalisme a pris possession de tout ce qui concerne dans notre société la production et la reproduction de la vie.

Donc on se trouve devant l’équation suivante : la capitalisme structure intégralement tout le social, et j’ai envie d’ajouter la pensée même (fut-elle marxiste) du social. La gauche est ce qui refuse cette domination. Mon objection est donc la suivante : Dans ce schéma, OÙ peut donc se tenir la femme, l’homme de gauche ? A l’extérieur de la société ? A l’intérieur ? Dans une position d’espion ? de saboteur ? En marge ? Réfugié dans la montagne sans électricité ni téléphone ?

Comment peut-on alors être de gauche, être peut-être salarié, éventuellement fonctionnaire, vivre au jour le jour, utiliser les réseaux de communication mis en place par le capitalisme, consommer, s’équiper de technologies de pointe, ordinateur, téléphone intelligent, etc. tout en refusant la domination capitaliste, qui s’incarne, si je peux dire, se matérialise, et c’est bien sa force, a travers ces réseaux, cette consommation, ces technologies ?

Comment échapper, résister, lutter, contre cette totalité ?
Ou se tient cette femme/homme de gauche que vous voulez remettre…debout ?

Il y a il me semble une impossibilité d’être de gauche, ici, maintenant, c’est à dire une utopie, et c’est justement cette utopie que nous essayons de penser mais aussi a laquelle nous tentons de donner lieu, de donner place, dans l’espace publique, dans l’espace commun, dans l’espace physique de la ville comme dans l’espace symbolique, et dans l’espace mental, tous les jours a ND.

Notre radicalité est celle-ci : Nous décrétons un nouvel espace commun, (place de la République, a Paris, de 4 heures à minuit, mais aussi ailleurs, dans d’autres villes, dans d’autres pays, et avant tout bien sur dans nos esprits), et nous le définissons ensemble (à travers nos mille et une commissions dont vous vous moquez) au même moment !

J’aurais encore des choses à dire sur la question de la communauté qui nait, sur la violence (thème inépuisable), ou bien sur la question du temps, horizontal lui aussi, ou bien celle du rythme, mais je dois respecter la règle des 10 minutes moi-aussi.
Vous me direz sans doute qu’en ce moment… je me place moi-même en porte-parole sauvage ? 😉
Mais, oui, pourquoi pas ?

NOUS SOMMES TOUS PORTE-PAROLE !

J’ai participé brièvement a une commission ’Manifeste’ de ND et ma proposition a été la suivante : ne tentons pas d’écrire UN manifeste, c’est impossible et inintéressant, castrateur ! Ecrivons donc un manifeste par jour !

NUIT DEBOUT est toujours DEBOUT ! Nous sommes pleins de vie et revendiquons notre radicalité propre ! Merci de ne pas nous enterrer vivants ! 😉

Très sincèrement, avec tout mon respect pour votre pensée et pour votre engagement, cher Frédéric,

Rémi Marie

Source: De la radicalité de Nuit Debout, réponse à Frédéric Lordon

 

Photo d’illustration : Flo.R

Classé dans Analyses

5 réponses à “De la radicalité de Nuit Debout, réponse à Frédéric Lordon

  1. Cher Rémi,

    Nuit Debout a la force d’une utopie et, quand je peux venir sur la place de la République, je sens le bouillonnement créateur dans chacune des commission, un projet de société dans chacune des discussions.

    Seulement voilà le cloisonnement des idées et des fonctionnement fait que deux commission parleront en même temps, du même sujet, mais abordé sous un angle différent, économique, écologique, démocratique. Plutôt que traiter ce sujet en commission de manière partiellle, ne pourrait-on pas venir en AG pour le traiter avec des intervenants de différentes commission, quitte à organiser des débats après (je ne remets pas en cause l’ouverture et la qualité des débats, juste que la transmission de l’info serait ainsi plus globale). Des agents de liaison inter commission pourraient même être envisagés pour faire circuler l’info en temps réel.

    C’est un choix légitime et radical de vouloir faire du passé table rase mais NUIT DEBOUT n’est pas le premier mouvement née de l’indignation citoyenne. Y’a-t-il une volonté de s’appuyer sur des expériences passées (même récentes ou internationales) et de rédiger un « mode d’emploi’ pour les mouvements suivants qui ne manqueront pas d’apparaître?

    NUIT DEBOUT ne veut pas de porte parole car c’est une mosaïque d’opinions et porter une parole serait tronquer l’idéologie participative oui c’est légitime de ne pas vouloir inféoder le mouvement à un ego mais ne peut-on pas en AG redéfinir les communs qui ont fait que tant de personnes se sont levées. Avec cette « feuille de route », un porte parole pourrait transmettre la force du message de NUIT DEBOUT et nous définirions, encore une fois en AG, qu’il devrait se taire sorti du périmètre du mandat qui lui a été confié. S’il venait à s’exprimer hors de ce périmètre, il serait remplacé.

  2. Ce qui me paraît important ds ce qu’a dit F. Lordon lors de son intervention à la Bourse du Travail (youtube) c’est l’impérieuse nécessité de changer de cadre. Pourquoi ? celui que nous impose l’actuelle classe politique et ses institutions relève de la conception du libéralisme à la française. A savoir priorité aux entreprises du CAC 40 qui font la loi, le gouvernement s’occupant à la marge du SAMU social étendu à l’ensemble de la population et de la répression/intimidation.
    C’est pourquoi toute mesure ayant un caractère social, par exemple une augmentation du SMIC s’avère impossible à réaliser: on nous dit qu’il n’y a pas d’argent. En effet la direction du Trésor est aux abois au point de vendre des équipements rentables comme les aéroports de Nice, de Toulouse etc. Tous les jours elle emprunte sur les marchés des milliards d’euros sous forme d’obligations, endettant toujours plus le pays;
    Donc il faut changer de cadre, radicalement. La difficulté et on la voit poindre tous les jours à nuitdebout à partir de la recension de toutes les questions effectuée par les GT thématiques. C’est un empilement énorme de questions jamais abordées, ie jamais résolues par les oligarchies successives.
    Ce nouveau cadre se constituera dès lors que les questions essentielles seront posées: par exemple comment intervenir sur la formation des prix fonciers ?
    Des GT peuvent y réfléchir et proposer des mesures à mettre en oeuvre suivant un axe transversal mais une structure verticale les porteront au titre d’une politique nationale d’aménagement du territoire, volet foncier.
    Ces structures seraient composées de d’individus qui permuteraient et parmi lesquels séraient désignés des porte-parole. Ce peut être de l’utopie sauf si un travail gigantesque est réalisé.
    Vitor Basile

  3. Effectivement il n est pas si simple d être conscient des conditionnements quels qui soient qui nous poussent à la comparaison et au jugement de ce qui est « bien » ou « mal », et un fine nous enfement dans un schéma, or ce que je ressent avec Nuits Debouts c est un espace , un mouvement créatif qui laisse place à autre chose, des germes légitimes d expérimenter, j admire pour ma part cette audace et oui place à la parole, l échange la reconnaissance de notre Humanité. La Place à déjà mis en lien un nombre innombrable de proposition , de stimulus, de prises de conscience … cela me fait penser à des petites boules de Mercure, de petits fleuves … C est un laboratoire, aujourd’hui un tas de personnes ont appris et continue d apprendre un tas de choses et gazette, un tv, une radio…. le besoin de rassembler les expression du Vrai Besoin, aspiration… et même si il y a moins de présence physique, l esprit existe vraiment et se diffuse de plus en plus.. .

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