« Il ne faut pas relativiser Nuit Debout »

Source : « Il ne faut pas relativiser Nuit Debout »

Il est le premier à se pencher sur le phénomène Nuit Debout. Dans son livre, Gaël Brustier, déjà auteur du livre Le mai 1968 conservateur (édition du Cerf) sur la Manif pour tous, décrypte la genèse de ce mouvement unique, notamment présent à Limoges, Clermont-Ferrand et Tulle, et en trace les difficiles perspectives. « On assiste peut-être à l’implosion du noyau électoral de la gauche », estime-t-il.

Comment vous êtes vous intéressé à Nuit Debout?? Et pourquoi??

Par hasard. J’ai commencé à m’y intéresser en suivant la manifestation du 31 mars sur Internet. Puis je suis allé de manière assidue sur place et j’ai retrouvé un certain nombre de choses, sur les actions, sur les idées politiques, qui me semblent intéressantes à étudier. Il fallait le mettre en perspective, plutôt que de le caricaturer. Chaque soir, il y a 500, 1.000, 2.000, voire 4.000 personnes qui se rassemblent place de la République. Ça n’existe pas ailleurs et il ne faut surtout pas le relativiser.

Nuit Debout a été vécu comme un mouvement spontané. Mais au contraire, il s’agit pour vous d’une montée en puissance, qui vient de loin. Pourquoi??

C’est un mouvement qui est à la conjonction de plusieurs facteurs qui le rendent possible. Il y a un groupe de militants qui le pensent et le rêvent de longue date. Certains journalistes du Monde diplomatique, le groupe de Fakir, la compagnie Jolie môme, qui était déjà présente en 2005 sur la question du référendum. Cela vient du fait que depuis une décennie, certains, dont les intellectuels précaires, vivent plus mal qu’avant. Mais après, le détonateur, ça reste la loi Travail.

Malgré tout, comme pour la mobilisation contre le projet de loi, Nuit Debout peine à s’étendre. Dans votre livre vous tissez la comparaison avec la géographie de mai 68. Est-ce là une limite du mouvement??

À son corps défendant, Nuit Debout rencontre le même problème géographique que le socialisme dans son ensemble. Nuit debout, par exemple, n’émerge pas dans les villes industrielles de l’est de la France. Mai 68, au contraire, était présent partout. Le fait que des villes comme Nantes, Rennes, Paris soient en tête dans les manifestations contre la loi Travail est intéressant. On assiste peut-être à l’explosion du noyau électoral de la gauche. L’idée d’un front uni pourrait être enterrée pour quelque temps.

Comment le camp réactionnaire peut-il réagir??

Nuit Debout a été pris en chasse par la droite, sauf NKM qui a dit qu’il ne fallait pas le sous-estimer. Jusqu’à Sarkozy qui a parlé de gens sans cerveau. Mais je ne sens pas de haine de la part des militants conservateurs. Certains partagent même les interrogations sur le modèle productiviste, même si les solutions divergent. La réaction peut aussi se faire dans les urnes. En 1968, les législatives avaient été un cataclysme pour la gauche.

Une émergence politique façon Podemos est-elle possible en France??

Dès le départ, Frédéric Lordon a présenté Podemos comme un contre-modèle. À Nuit Debout, il y a des discussions qui fonctionnent très bien, des idées qui s’échangent, certaines bonnes, d’autres moins. Mais il n’y a pas d’articulation entre le caractère horizontal de cette mobilisation avec quelque chose de plus vertical. Il y a un problème avec le rapport au pouvoir et une défiance vis-à-vis des institutions. On constate même une absence de stratégie d’influence sur le camp de la social-démocratie. Comment les idées vont se développer?? C’est la question qui va se poser, mais ce n’est pas gagné. Vraiment pas.

Faut-il pour autant minimiser ces idées?? Ne peuvent-elles pas resurgir plus tard, comme l’ont fait celles du mouvement Occupy, chez Bernie Sanders, aux États-Unis??

Ce sont des idées qui représentent une des vérités de la société française. Certains des militants voudront s’investir dans la vie associative ou la vie politique. Ça semble inévitable. Mais je le répète, leur rapport au pouvoir est plus un rapport de défiance que de dire qu’on peut l’influencer.

Vous avez également analysé La manif pour tous dans Le Mai 1968 réactionnaire. Quels enseignements en tirez-vous??

Il y a eu deux grands mouvements sociaux sous François Hollande. Ça a commencé par la droite dans la rue, sans que ça fasse réagir la gauche et là ça se termine par une mobilisation d’une partie de la gauche contre la gauche. Le titre Mai 1968 réactionnaire est une comparaison marrante. Je trouvais ça plus pertinent que le Tea Party à la française. En mai 2013, La Sorbonne a été occupée par des jeunes cathos, de vrais conservateurs, obsédés par mai 1968. Ça a déjà ancré une génération de politiques.

Propos recueillis par Sébastien Dubois 

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10 réponses à “« Il ne faut pas relativiser Nuit Debout »

  1. Je trouve un peu réducteur de dire « une mobilisation d’une partie de la gauche contre la gauche. », parce qu’il n’y a pas que des gens de gauche à Nuit Debout, et aussi parce qu’il ne s’agit pas vraiment d’être « contre la gauche » (d’autant que le PS ne peut plus être qualifié « de gauche »), mais contre tout un monde (politique et économique) qu’une grande partie « NuitsDeBoutistes » rejette. Et ce monde qui est rejeté en boc (celui de l’Etat à tendance totalitaire et policier, de la non-démocratie à tous les étages, de la sacralisation de « l’emploi à tout prix », du productivisme, de la destruction de l’humain et du vivant, du capitalisme…) a été porté aussi bien par la droite que par la gauche.

  2. Re-bonsoir à vous autres; si une majorité des « Nuit Debout » inclinent « à Gauche », ce n’est pas que ceux-là qui font la trame du processus « Debout La Nuit ». C’est le refus d’un « monde » détestable qui se manifeste sur les places publiques, et qui exprime son ras-le-bol.. Nous sommes fatigués de la canaille politicarde, et nous sommes malades de la corruption patente qui s’est insinuée dans toutes les strates de la sphère politique et sociétale.. D’où la méfiance généralisée face à ce système vertical qui se fiche bien des classes laborieuses.. S’il n’y avait que La France; allez dans la monde entier, la corruption gangrène toutes les institutions, qu’elles soient religieuses, patronales, politiques, artistiques, intellectuelles, médiatiques.. Tout est corrompu, tout va tomber en eau de boudin, à quoi s’additionneront les désordres climatiques qui sont déjà en route et en « bonnes voies ».. Sauf si.. Sauf si les citoyens responsables et porteurs de bonnes intentions en décident autrement.. Il n’est pas trop tard, mais il est grand temps.. « Et cependant, Elle tourne.. » Salutations..

  3. Je ne vois pas 36 façons de changer les choses de façon démocratique : il faut créer un parti !
    Ce n’est pas avec les débats que j’ai pu voir vendredi soir que vous allez changer quelque chose : « balancer des boules puantes au salon de l’armement » entre autre m’a fait sourire…
    Je parcours depuis quelques minutes le site web et je ne comprend toujours pas ce que vous proposez ! Et pourtant je suis parfaitement d’accord avec le fait qu’il faille changer bcp de choses dans ce pays à commencer par la classe politique…

  4. Je pense que la durée peut ètre le facteur essentiel de la réussite de nuit debout. Après avoir étés manipulés par des siècles de discours politiques, quelques mois ou années de présence debout sont une durée négligeable. Ne soyons pas pressés, les idées ont leur propre rythme. On nous reprochera l’absence de projet … mais nous savons ce que nous ne voulons plus. La langue de bois , la sophistique politicienne, la manipulation des mots pour nous obliger à vivre au delà du vrai et du faux, manipulation des savoirs, au delà du beau et de l’insignifiant, manipulation de l’art, etc … evacuation des solidarités au profir de la compétition etc . Avec pour seul horizon le marché, en toutes ses occurences. Marché de l’éducation au marché et pour le marché. Marché de l’art si possible vide de contenu, et on y parvient très bien avec l’art contemporain. Marché du travailleur jetable etc …. Ça je crois que personne n’en veux, à nuit debout. Se posera bien sur la question du pouvoir. Quelque chose de très profond peux et devrais se développer sur ce point essentiel.

    Pour l’instant je crois qu’il serait erroné de constituer nuit debout en parti politique. Sans être impensable cette approche risque vite de nous faire retomber dans des mécanismes anciens dont nous ne voulons plus. Par sa seule présence nuit debout est déjà une forme embryonnaire de pouvoir. Faisons du temps notre allié. IL FAUT ABSOLUMENT TENIR JUSQU’AUX PRESIDENTIELLES.

    Ils auront bonne mine, alors, nos candidats avec leurs éléments de langage, leurs promesses démagogiques, leur com à la con! Il faudra être prêt à leur donner la réplique et à rendre cette réplique audible matériellement et intellectuellement. Espérons qu’ils n’auront pas réussi à neutraliser les réseaux sociaux d’ici là.

    Parmi les idées qui sortent de nuit debout j’en ai repéré une excellente, celle de la séparation de l’état et du Medef qui pourrais s’élargir au niveau mondial en une séparation de la société et du capital. De mème que la laIcité est bien meilleure que l’antireligion, cette laicité élargie me parait bien supérieure à l’anticapitalisme de combat …

  5. Je suis fatigué de lire, entendre des commentaires que j’estime « hors sujet ». Ce qui se manifeste à mon avis surtout à travers « nuit debout » c’est une résistance à la déshumanisation de la vie . Quand je dis « vie » j’entends le travail + l’école+ les administrations + le quotidien (gérer un budget familial de plus en plus juste face à des prix qui augmentent sans cesse).
    Aucune proposition émanant des politiques ne tient compte de la réalité de ce quotidien des citoyens.
    Le quotidien de nombre de personnes consiste à faire l’impossible : sois dispo pour le boulot, sois parfait en tant que parent (alors que le boulot t’a pris toute ton énergie), cours après les institutions qui font mal leur boulot (CAF, CPAM, IMPOTS) et qui ne te donnent plus de réponses à leurs propres dysfonctionnements (t’as qu’à attendre qu’ils te donnent ce qu’ils te doivent et surtout n’attends pas d’explications ni qu’ils te rendent des comptes pour leurs erreurs).
    Ta situation change (t’es au chômage par exemple) on s’en fout : IL FAUT PAYER TES IMPOTS même si tes revenus sont trop juste maintenant.
    Le paradox est devenu du quotidien pour beaucoup de gens.
    Et pourtant la plupart ne deviennent pas fous mais continuent et s’investissent quand ils en ont la force à « nuit debout »
    Alors messieurs, mesdames les politiciens : redevenez « empathiques » et montrez le dans vos propositions et entendez le vrai message (c’est mon humble avis)

    1. Il n’y a pas de commentaires vraiment hors sujet. Tout se tient, tout est lié. Ce que vous dites est vraiment intéressant notamment quand vous parlez de déshumanisation de la vie. La vie est difficile Impòts+ travail + école, mais quand on veut résoudre ces problémes de la vie quotidienne on se heurte toujours à la question du pouvoir, sous toutes ses formes. On a envie de progresser, lentement, pour améliorer notre vie mais pas en remplaçant un pouvoir par un autre qui soit de même nature ou pire. Par exemple si ce nouveau pouvoir s’est imposé par la force l’énergie de ce big-bang initial restera enfermée au sein de la société et ne disparaitra pas de sitôt, causant de nouvelles souffrances (voir le bolchévisme classique, que l’on peut trouver sympatique au premier regard, mais qui à mis en place des structures physiquement et mentalement oppressives). Si il s’impose par « la ruse », la manipulation des images et des concepts, la com, alors là aussi les dégâts sur la société sont terribles, nous sommes en plein dedans.

      La réflexion sur le pouvoir, et la naissance d’un désir pluriel (plus que collectif) de faire société autrement et mieux , ne peux pas ètre évitée. vous êtes apte à cette reflexion car nous avons tous accumulé une expérience historique qui nous montre bien sinon ce qu’il faut faire, du moins ce qu’il ne faut pas faire …. à force de buter dans des murs on finit par comprendre la nature de ce mur. On ne peut pas compter sur l’empathie des politiciens professionnels …. il faut autre chose … comme une nouvelle forme de « morale » …. ce n’est pas encre clair dans ma tète … vous avez une idée?

  6. je viens d’entendre parler de psychiatrie à Nuit Debout sur France Inter.Alors j’attire l’attention sur une réalité problématique.En France on peut choisir son médecin généraliste,en psychiatrie c’est impossible,on a à faire obligatoirement au psychiatre de secteur sans aucune contestation possible.

    1. Information intéressante merci. Et ce d’autant plus que l’éventail est large entre les différentes écoles et options philosophiques des psychiatres. C’est certainement important pour le patient de pouvoir choisir …

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